Arrêtons de citer Gutenberg, regardons plutôt Christophe Plantin

On entend souvent que l’IA est « la nouvelle électricité » ou « la nouvelle imprimerie ». Ces analogies sont devenues des clichés que l’on répète sans vraiment les interroger.

Pourtant, si l’on creuse l’histoire, ces comparaisons disent exactement où nous allons. Et ce n’est pas forcément là où on l’imagine.

En travaillant sur une stratégie IA, et après un détour inspirant par le musée Plantin‑Moretus à Anvers, j’ai réalisé que nous nous trompons peut-être de héros. Nous continuons d’idéaliser l’inventeur (Gutenberg), alors que nous devrions observer l’industriel (Christophe Plantin).

Voici pourquoi l’histoire économique du XVIᵉ siècle éclaire mieux la bataille actuelle de l’IA que bien des rapports techniques.

L’illusion de l’ampoule : où en sommes‑nous vraiment ?

L’analogie de l’électricité est souvent mal comprise. On dit : « L’électricité est arrivée, et tout a changé. » C’est vrai… mais pas immédiatement.

La première phase a été celle de la substitution. On a remplacé les bougies par des ampoules : même usage, même finalité, mais plus d’efficacité. Ce n’est que plus tard, une fois les réseaux installés, qu’ont émergé les innovations réellement nouvelles : radio, télévision, réfrigérateur. Une bougie, aussi perfectionnée soit‑elle, n’aurait jamais pu diffuser de la musique.

Aujourd’hui, l’IA est encore largement à ce stade. Résumer des textes, rédiger des e‑mails, accélérer des tâches existantes : nous faisons globalement la même chose qu’avant, mais plus vite.

La véritable rupture – la « radio » ou « l’internet » de l’IA – reste largement à inventer.

Le mythe du garage face à la réalité industrielle

C’est ici que la figure de Christophe Plantin change radicalement la perspective.

On aime raconter l’innovation comme l’œuvre d’un génie isolé : Gutenberg dans son atelier, le hacker dans son garage. Mais Plantin raconte une autre histoire. S’il devient le plus grand imprimeur du XVIᵉ siècle, ce n’est pas par amour romantique du livre. C’est parce qu’il comprend très tôt le rôle décisif de l’échelle.

À une époque où la plupart des imprimeurs possèdent une ou deux presses, Plantin en fait fonctionner vingt‑deux. Il transforme un artisanat en industrie lourde, avec :

  • des investissements massifs pour l’époque,

  • une organisation du travail complexe,

  • une capacité de production inaccessible à la concurrence.

Le parallèle avec l’IA est frappant. Aujourd’hui, la barrière à l’entrée n’est pas le code : elle est dans l’infrastructure. Les presses modernes sont les data centers et les clusters de GPU. L’avantage compétitif vient moins de l’idée que de la capacité à investir, opérer et produire à grande échelle.

L’IA est avant tout une industrie de CapEx.

S’allier avec le pouvoir : la vraie douve stratégique

Plantin ne se contente pas d’investir dans des machines. Il comprend aussi le rôle central du pouvoir politique et religieux.

La Bible polyglotte est à la fois une prouesse technique et une démonstration de force coûteuse. Elle lui permet de séduire le roi Philippe II d’Espagne et les autorités religieuses. En retour, il obtient un privilège décisif : l’exclusivité de l’impression des livres liturgiques pour l’Espagne et ses colonies.

Ce privilège crée une douve stratégique :

  • volumes garantis,
  • revenus récurrents,
  • protection contre la concurrence.

Le paysage actuel de l’IA suit une dynamique comparable. Les acteurs dominants ne cherchent pas seulement à innover : ils cherchent à devenir l’infrastructure par défaut des grandes organisations, des écosystèmes économiques et, dans certains cas, des États. Partenariats industriels, intégration dans les chaînes de valeur, participation aux cadres de régulation et accords avec de grands acteurs privés : la technologie s’adosse à des formes de pouvoir économique et institutionnel.

Le piège de la dépendance : Grandir ou rester libre ?

Mais l'histoire de Plantin nous enseigne une dernière leçon cruciale sur la fragilité des géants.

Pour financer ses 22 presses et ses projets ambitieux, Plantin s'est mis à la merci de son principal financeur, le Roi d'Espagne. Une position dangereuse : quand le Roi payait en retard, tout l'empire de Plantin vacillait, manquant de peu la faillite.

C'est exactement le dilemme des champions de l'IA aujourd'hui. Des acteurs comme OpenAI ou Anthropic possèdent le génie logiciel, mais ils n'ont pas l'infrastructure physique. L'entraînement de leurs modèles coûte tellement cher qu'ils sont obligés de s'adosser aux géants du Cloud (Microsoft, Amazon, Google) pour survivre.

Comme Plantin avec le Roi, ils ont troqué leur indépendance contre de la puissance de calcul. La technologie est révolutionnaire, mais économiquement, ils sont "tenus" par ceux qui possèdent les machines.

Conclusion

Comparer l’IA à Gutenberg rassure. Comparer l’IA à Plantin oblige à penser stratégie, capital et pouvoir.

L’enjeu n’est pas seulement l’usage (l’ampoule), mais l’infrastructure et les alliances qui la rendent possible. Comme à Anvers au XVIᵉ siècle, nous entrons moins dans une ère d’invention romantique que dans une phase de consolidation industrielle.

L’IA ne redistribue pas spontanément le pouvoir. Elle tend d’abord à le concentrer — puis laisse un espace à ceux qui savent bâtir intelligemment autour de cette réalité.